Au début du confinement, un groupe Facebook a été lancé avec comme nom le slogan « Plus de boulot, plus de salaire, grève des loyers ». Le groupe a rassemblé plus de 1000 personnes et un collectif s’est monté pour lancer un appel à la grève des loyers. Des initiatives similaires ont été lancées entre autre aux États-Unis, au Canada, en Italie, en France, en Angleterre, en Grèce, et en Espagne. Six mois plus tard, nous regardons dans le rétroviseur et nous tentons une esquisse de bilan.
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Quels ont été les leviers d’action ?

*Apporter un soutien concret aux locataires
Pendant la période de confinement, nous avons tenté d’apporter une aide concrète aux locataires qui étaient en conflit avec leur propriétaire. On a construit un site internet qui hébergeait une lettre type à envoyer aux propriétaires, des conseils juridiques et du matériel de communication (affiches, flyers). Ne connaissant pas toutes les situations et par crainte des représailles contres les locataires, nous encouragions avant tout à négocier une baisse de loyer plutôt qu’un non payement unilatéral. Nous avons lancé une caisse de grève qui a récolté 8800 € avec le soutien de la Fondation Marius Jacob et de la plateforme de financement Growfunding. Cette caisse doit permettre aux locataires qui sont poursuivi·e·s en justice par leur propriétaire de payer leurs frais de justice et d’avocat. Enfin, à la même période s’est également formé le collectif Action Logement Bruxelles, avec lequel nous avons pu organiser le suivi individuel par téléphone et en physique des personnes qui nous contactaient.
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*Questionner la légitimité des loyers
Avec le mouvement de la grève des loyers nous souhaitions questionner la légitimité même des loyers. Ceux-ci représentent très souvent plus de 30 % (et régulièrement jusque 50 % ou 60 %) du budget des ménages. Ainsi pour les locataires qui travaillent, il s’agit d’autant de temps consacré à travailler pour leur propriétaire. Et pour les allocataires, il s’agit d’un transfert direct de l’argent public vers les propriétaires. In fine, le payement du loyer n’est que l’instrument d’exploitation du propriétaire sur son locataire et ce loyer est légitimé par un droit de propriété, lui-même obtenu par l’exploitation et l’héritage. Ces dernières décennies, les loyers ont augmenté beaucoup plus vite que les salaires, forçant les locataires à accepter des logements pourris et très petits ainsi qu’à diminuer d’autres dépenses essentielles comme la santé, la nourriture et l’éducation.
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*Passer d’une situation individuelle à une action collective
Payer son loyer est un acte totalement individuel, il isole chaque locataire dans une relation à son propriétaire qui lui est défavorable. Notre ambition était de rassembler les locataires afin de politiser le payement du loyer et d’y ajouter une dimension collective. D’une part, nous avons soutenu la pétition lancée par Action Logement Bruxelles qui demandait au gouvernement régional l’annulation des loyers et d’autre part, nous profitions des accompagnements individuels déjà évoqués plus haut, pour inviter les locataires concernés aux différentes actions menées et pour resituer leurs propos dans l’ensemble des rapports de forces dont résulte leur situation précaire.
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Notre constat

*Une grève par nécessité
Après six mois d’activités, nous faisons le constat qu’en comparaison du nombre personnes annoncées ayant perdu une partie de leur salaire, peu nous ont contacté. Nous avons eu beaucoup de retours informels de personnes qui ont effectivement négocié leur loyer sans nous en informer. Cependant, nous interprétons également cela comme le résultat du droit et de la justice qui se situent du côté des propriétaires puisque la protestation d’un locataire engendre des risques de représailles comme la non reconduction du bail ou même l’expulsion dans certains cas par la force (sans passer par la justice de paix). Dans un marché très tendu, il vient s’ajouter le risque important de ne pas retrouver un logement ou d’accepter des conditions encore diminuées (loyer plus élevé, logement plus petit, ou d’encore moins bonne qualité). In fine, bien des gens qui n’ont effectivement pas payé leur loyer ne l’ont pas fait en soutien au mouvement mais par nécessité. Pour ces personnes, le choix était aussi simple que ceci : se nourrir ou payer son loyer.
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*Le logement comme porte d’entrée
Lors de nos discussions avec des locataires en galère, nous avons été amené·e·s à faire face à des problèmes bien plus complexes : la difficulté de trouver un logement lorsque qu’on est une personne sans papier ; supporter toutes les démarches administratives ; assumer plusieurs mois sans payement ; ou encore gérer un ménage de plusieurs enfants pour une femme qui vit seule fuyant son mari violent… La remise en question du loyer a donc été la porte d’entrée qui nous a mené vers l’ensemble des systèmes d’exploitation et d’oppression
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Quelles réactions ?

*Les petits propriétaires : l’arbre qui cache la forêt
Parmi les réactions que nous avons suscitées, celles en défense des petits propriétaires étaient les plus virulentes. « Qu’allez-vous faire des petits propriétaires qui ne peuvent pas se passer de leurs revenus locatifs ? ». Nous avons rapidement répondu que nous ne souhaitions à personne de se trouver dans la misère. Cependant, il s’agit de situations non comparables, le locataire ne possède rien tandis que le propriétaire lui détient du capital. Les petits propriétaires ont pris une place démesurée au regard de leur poids réel. En effet, il apparaissait en 2015 que seulement 10 % des logements loués étaient détenus par des propriétaires pauvres. Dès lors, nous soutenons l’idée d’une inversion de la charge de la preuve : que les propriétaires qui sont en difficulté, le prouvent. Prenons en compte ces petits propriétaires pauvres mais pour les autres nous devons remettre en question le payement des loyers.
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*Réaction du syndicat des propriétaires et du gouvernement
Notre initiative, tout comme celle du syndicat des locataires qui appelait à une diminution de 25 % du loyer, a également suscité la réaction du syndicat des propriétaires au JT et dans leur journal. Nous y voyons la preuve que lorsqu’on touche au loyer, le nerf de l’exploitation par le logement, les propriétaires s’inquiètent. Le gouvernement bruxellois à quant à lui mis en place une petite allocation (214 €) dont beaucoup sont exclus (personnes sans-papiers, travailleurs non déclaré, étudiants) et qui en réalité ne sert qu’à assurer le bon payement des loyers.
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Face aux différents éléments évoqués dans ce bilan, il nous semble tout d’abord essentiel de continuer à organiser le soutien aux locataires en galère, d’autant plus avec la reprise des justices de paix depuis le mois juin. Cependant, si les outils produits restent disponibles et que nous estimons toujours les loyers illégitimes par essence, force est de constater que l’objectif d’un mouvement massif de grève des loyers n’a pas été atteint. Il est nécessaire que la lutte continue, mais peut-être sous une autre forme afin d’être mieux préparés aux prochaines crises. C’est pourquoi nous soutenons et nous nous investissons à présent dans le Front anti-expulsion qui unit des locataires contre les expulsions et le mal-logement.